The Show Must Go On

233114fd7c60f377b78a4f437a307a59Jeudi, j’ai enterré mon papa. Mon papa est mort. Je suis orpheline de moitié. Voilà. Je n’écris pas ces mots pour attirer la compassion ou vous tirer des larmes. J’ai besoin de l’écrire. J’ai besoin de le hurler, de le dire, de le graver quelque part. J’ai besoin de me rendre compte que ce n’est pas qu’un immense cauchemar dont je n’arrive pas à me sortir. Mon papa est mort. Je n’ai plus de papa.

Des milliers de milliard de pensées se bousculent dans ma tête, toutes en même temps. Ces derniers temps, à part à quelques exceptions prêt, elles prennent tellement de place qu’elles remplacent les larmes. Je pense à toutes ces choses. Les balades dans la librairie, juste pour occuper l’après-midi, où on se court presque après dans le magasin pour se montrer toutes nos trouvailles. Ces trajets en voiture où on parle de tout, de rien, où parfois on reste simplement en silence mais ça nous suffit. Ces matins où je me réveillais et l’odeur de sa bonne cuisine me tirait du lit. Ces appels où il me racontait un nouveau mot qu’il avait découvert, nos vies, nos malheurs. Ce concert qu’on a fait il y a sept mois. Il m’a emmené voir Roger Waters à Paris, parce qu’il savait (j’ai écrit « sait ») que c’est mon membre préféré des Pink Floyd et que c’est lui qui m’a fait découvrir ce groupe merveilleux, si important pour moi. Il avait dit « C’est peut-être la dernière occasion qu’on a de le voir ! ». C’était la sienne, en tout cas.

Il m’a tellement apporté. Tellement appris. David Bowie, les Pink Floyd, Mozart, Alice Cooper, Princess Bride, Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, L’Histoire sans Fin, Peter Pan, Orange Mécanique, Harry Potter, Le Silence des Agneaux, Labyrinth, Dark Crystal, les Nuls, les Robins des Bois, Babar, Toy Story, Tim Burton, Stanley Kubrick, Scorsese, Terry Gilliam, les Monty Python, tout ça c’est lui. Il a entretenu ma culture comme personne d’autre n’aurait pu le faire, m’a appris à aimer la lecture, la musique, le cinéma. Un week-end sur deux, quand je venais chez lui, il m’emmenait au cinéma, peut importe le film, simplement pour me montrer, me faire découvrir quelque chose. Il mettait de la musique quand je faisais mes devoirs pour faire passer le temps plus vite, et j’avais le droit de choisir le dernier morceau quand j’avais fini (c’était toujours les mêmes : School’s Out d’Alice Cooper et Another Brick in the Wall part.2 des Pink Floyd). Quand je me suis intéressé au metal, il écoutait toujours un ou deux morceaux des groupes que j’aimais et a sponsorisé trois des quatres éditions du Hellfest que j’ai fait. Il s’est toujours intéressé vivement à ce que je lisais, ce que je voyais. Quand j’ai été assez grande, c’était un véritable échange culturel où on se donnait toutes nos dernières trouvailles.

Durant les funérailles, une amie a lui a décrit l’image qui lui venait en tête dès qu’on parlait de lui. Mon père, debout, parlant de culture, de préhistoire, de philosophie, les yeux brûlants de savoir. Très vite, il bouge, gesticule, met la main dans ses cheveux bouclés, son visage s’illumine alors qu’un grand sourire étire ses lèvres quand il partage ses connaissances. Il a toujours partagé son savoir mais n’en a jamais fait étalage. Il ne montrait pas qu’il savait, il essayait de nous pousser à en savoir autant que lui. C’était quelque chose d’extrêmement important pour lui que de cultiver son intelligence. Il faisait des équations mathématiques et des mots croisés incroyablement compliqués en buvant son café du matin (avant de jouer au spidersolitaire). Il était un pédagogue extraordinaire et mettait ce don au service des autres tous les jours, lorsqu’il allait former des gens dans une association d’insertion et de réinsertion. Il y avait plusieurs de ses stagiaires présents jeudi. Ils ont pleuré, ce sont recueillis. C’était incroyablement touchant de voir qu’il avait marqué tant de gens que la salle du crématorium n’était pas assez grande et qu’on s’était entassé jusque dans le hall.

Sans même se concerter, mes deux meilleurs amis m’ont fait remarquer que mon père ressemblait étrangement à Edward Bloom, le personnage principal de Big Fish. Il avait vécu tellement de choses magiques et incroyables qu’ on avait parfois du mal à faire la différence du vrai et du faux. Il avait été assistant animateur sur France Inter, guide à Lascaux (et l’un des meilleurs) durant sept ans, formateur, prof de philo, nègre pour Arlequin, figurant dans Jeanne D’Arc de Luc Besson, fait du théâtre internationallement. Il avait suivi une de ses chanteuses préférée en tournée, vu Frank Zappa, Nina Haggen, Magma, Miles Davis, Santana, les Pink Floyd, Petruchiani, Bashung. Il a été à Los Angeles, en Écosse, en Thaïlande, au Viêtnam, à Amsterdam, en Italie, en Belgique, au Maroc, au Sénégal. Il a bu des demis avec tout le monde (les vrais savent), mangé à la table de Lou Reed.

Mais surtout, surtout, il a arrêté de boire. Après vingt-deux ans de grand alcoolisme, où il dépassait allégrement le litre de vin par jour, où il allait se coucher en se tenant au mur et me faisait prendre le taxi pour venir de la gare parce qu’il avait trop picolé pour venir me chercher, il a un jour arrêté. Durant les deux dernières années de sa vie, le seul alcool qu’il utilisait était pour sa cuisine. Il ne touchait plus une goutte d’alcool, pas la moindre petite gorgée. Ni à Noël, ni à son anniversaire, ni au milieu de tous ses amis qui eux s’en donnaient à cœur joie. Il était complètement sobre et, depuis quelques temps, il parlait d’également arrêté de fumer. C’est assez ironique, quand on pense que ce qui l’a emporté, c’est un cancer généralisé.

C’était fulgurant. Mi-décembre, il rentrait à l’hôpital pour faire quelques examens, parce qu’il avait constamment mal au ventre depuis un mois. Les docteurs n’étaient même pas inquiets. Le lendemain, on le mettait sous coma et respiration artificielle, à cause d’une soudaine infection pulmonaire. Il ne s’est pratiquement pas réveillé, jusqu’à ce jour où j’ai dû dire aux docteurs de débrancher les machines, de tout arrêter. De toute façon, nous avait-on expliquer, son corps était dans un tel état, métastasé jusque sur la peau, que tous les traitements possibles n’aurait pu rallonger sa vie que d’un petit mois, au maximum. Vous n’avez pas idée de la sensation d’impuissance et de rage contre le monde, lorsqu’on demande de mettre fin aux souffrance de son père. Et si vous le savez, sachez que j’ai énormément de respect pour vous.

Cet article doit vous sembler étrange, froid, presque désintéressé. J’ai besoin de construire ce mur autour de moi, de bâtir une muraille pour que les choses ne m’atteignent pas. Construire une carapace, comme je lui disais dans une lettre. Et dire ça avec autant de détachement donne un sens à tout ça. Ça le rend palpable sans pour autant m’arracher le cœur plus qu’il ne l’est déjà. Mais j’en avais besoin. Parce que j’ai besoin de hurler ma souffrance au monde entier. Pas pour qu’on vienne m’aider, contrairement à plus tôt dans ma vie, mais pour partager un peu de ce mal qui est trop énorme pour moi. Et pour ça j’ai, je dois le dire, un entourage merveilleux. Mon copain et mes deux meilleurs amis sont venus avec moi aux funérailles pour que je ne sois pas seule devant la monstruosité de la chose. J’ai reçu des centaines de messages de soutien, d’amour. Probablement l’un des vôtres. Si c’est le cas, sachez que même si vous avez eu l’impression d’être inutiles, que vos mots étaient vides de sens ou perdus dans la masse des condoléances, ce n’est pas le cas. Chaque mot, chaque petit cœur, chaque pensée m’a aider à surmonter ça, à ne pas être seule. Alors merci. Vous n’avez pas idée de combien je vous en suis reconnaissante.

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Tu veux faire quoi comme vrai métier ?

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Aujourd’hui, un petit article, au milieu d’un long silence, pour vous présenter un peu mon métier. Je suis animatrice périscolaire. Et la plupart du temps, lorsque je dis, on me dit que c’est cool, que je passe mes journées à faire des coloriages ou jouer à la dînette. Et, chaque fois, ça me fait passablement grincer des dents. Parce que non. Être animatrice, ce n’est pas uniquement ça. C’est tellement, tellement de choses.

• C’est être incroyablement heureux quand un enfant qui n’était pas propre nous dit qu’il veut aller aux toilettes (oui, rien que ça).

• C’est changer des vêtements souillés par à peu près tous les fluides corporelles possibles.

• C’est palier à l’absence des parents.

• C’est ne pas broncher et rendre un enfant à son père, alors qu’il a dit un peu plus tôt que parfois il le jetait contre le mur.

• C’est essayer de gérer des enfants de maternelles anorexiques.

• C’est entendre que les ceintures, ça sert à frapper.

• C’est sourire aux parents qui ne nous disent ni bonjour, ni merci, ni au revoir.

• C’est tout faire pour cacher au dernier enfant que sa mère vient de nous dire qu’elle l’a oublié.

• C’est retenir un enfant quand son frère vient le chercher, alors qu’il n’a pas le droit, et le serrer contre soi quand il le voit repartir.

• C’est faire le lien entre les maîtresses, les intervenants et les parents, et se faire engueuler à leur place.

• C’est tenter de comprendre quand un petit arrive en hurlant et pleurant, alors qu’il ne sait pas parler.

• C’est devoir appeler le SAMU à chaque choc sur la tête, et paniquer pendant six minutes le temps que le docteur réponde enfin.

• C’est voir les petits apprendre à faire du vélo à deux jours et colorier entre les lignes.

• C’est gérer des enfants battus, maltraités, oubliés, et ne rien pouvoir faire, parce qu’il n’y a pas de preuves matérielles et physiques.

• C’est entendre « Je préférerais que ce soit toi, ma maman » et trouver ça un peu plus triste à chaque fois.

• C’est ne pas hurler quand une maman vous tend un dessin que son fils a passé une heure à faire et dit « Vous pouvez le jeter, j’en ai plein à la maison ».

• C’est parfois mentir, pour protéger, même si ça nous brise le cœur.

• C’est dire la vérité, pour protéger aussi, même si ça va lui briser le cœur.

• C’est être parfois insulté, frappé, parce qu’on est la seule personne à être là pour accuser toute la rage que l’enfant accumule à l’école et à la maison.

• C’est cacher tout ce qu’on ressent, même quand on est au bord du gouffre, et sourire, toujours, pour que l’enfant ne s’inquiète pas et soit en sécurité.

Ce n’est pas que jouer à la dînette. Ce n’est pas que faire des coloriages. Ce n’est pas que faire du vélo avec eux, ou leur raconter des histoires. C’est fatiguant, mais parfois aussi merveilleusement gratifiant. Ce n’est pas un métier qui devrait (alors qu’il l’est toujours) être considéré comme un « métier tremplin ».

On m’appelle Môsieur Porc

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« Vous en parlez avec tant de détachement, ça fait froid dans le dos. Personne devrait pouvoir en parler comme ça. C’est horrible. »

C’est ce que mon docteur m’a répondu, quand j’ai commencé à lui parler du harcèlement scolaire. C’est vrai que j’en parle comme de mes dernières courses. Parce que ça fait partit de mon quotidien. Parce que je n’ai pas trouvé de juste milieu. Je ne veux pas me taire, j’ai fermé ma gueule pendant trop longtemps. Mais, lorsque j’en parle, je ne veux, ne peux pas me laisser submerger par mes sentiments. Sinon, je ne serais qu’hurlements et et aérophagie.

Ça a réellement commencé quand je suis arrivée en CE2. Avant ça, j’avais jamais vraiment eu beaucoup de copains, mais on se contentait de me laisser toute seule dans mon coin, avec mon livre, sans trop venir m’embêter. J’avais toujours été assez mal à l’aise en classe, parce que j’apprenais beaucoup plus vite que les autres donc je m’ennuyais, je ne fichais rien, mais j’arrivais quand même à avoir les meilleures notes. Et les enfants n’aiment pas ceux qui sont plus intelligents ou réfléchissent mieux qu’eux. Je n’étais même pas plus intelligente qu’eux d’ailleurs : simplement précoce. J’assimilais les informations plus rapidement, c’est tout. On fait pas la différence, à 8 ans.

En CE2, donc, je change d’école. Beaucoup de grands changements pour moi : je quittais les camarades avec qui j’étais depuis la maternelle, nouveau département, nouvelle ville, nouvelle maison, j’avais une petite sœur depuis quelques mois à peine… En bref, j’avais peur. Et je suis rentrée dans cette cours d’école, où tous les élèves se retrouvaient après deux mois de vacances, se connaissait depuis des années. Les maîtresses ont fait l’appel, et je me suis retrouvée toute seule dans le rang. Je n’avais personne. Personne à qui raconter mes propres vacances, tous les changements que j’avais vécu pendant ces derniers mois… Un garçon s’est retourné vers moi, et m’a demandé mon nom. Je le lui ai dit. « Quoi ? La Vache ? ». J’aurais voulu le corriger, le reprendre, mais il était déjà partit hurler à tous ces copains qu’ils avaient une vache dans la classe. Je me souviendrais toujours de ce moment, parce que j’ai eu l’impression de commettre la pire erreur de ma vie.

A partir de ce jour-là, on ne m’a jamais appelé par mon nom. J’ai toujours été la vache, ou la grosse. Certains ne connaissaient même pas mon vrai prénom. Il était simplement admis que j’étais cette grosse fille qui était bonne en classe mais mauvaise en sport. Lorsqu’on devait courir, ils faisaient semblant de sursauter à chaque fois que je passais devant eux, comme si la terre tremblait. On enlevait les chaises, quand je devais m’asseoir (j’ai d’ailleurs eu droit à un coccyx fêlé à cause de ça). Personne ne me voulait jamais dans son groupe de classe, les gens de mon équipe faisaient semblant de vomir, quand je passais à côté d’eux. Durant les parties de foot, on me mettait dans les cages, parce que je « prenais toute la place, et que comme ça le ballon pouvait pas passer ». On me faisait des croches-pieds, on me poussait contre les murs quand je croisais quelqu’un, on me tirait les cheveux dans la classe… J’en ai jamais vraiment parlé aux profs, parce que la seule fois où j’ai osé le faire, on m’a dit que ce n’était pas grave. Pour moi, ça l’était. Alors je me terrais dans la classe ou dans un coin du préau avec mes livres. J’ai commencé à manger, pour combler le vide affectif que je ressentais, je ne supportais plus la moindre remarque, à force d’en entendre toute la journée…

Si, avant, mon physique m’importait peu, ces élèves m’ont appris à me détester. C’était de ma faute, après tout, si j’étais grosse et moche (selon leurs critères). Alors, si chez moi, en cachette, je m’empiffrais, à l’école je n’osais plus aller chercher un peu de rab eu self, parce qu’on me hurlait que j’allais exploser à force de manger. J’essayais de prendre les plus petites assiettes, même si j’avais faim. Je ne me servais jamais vraiment pendant les goûters de classe. D’autant plus que je ne me sentais pas légitime à le faire : après tout, je ne faisais pas vraiment partie du groupe, alors pourquoi participer à sa célébration….

Est finalement arrivé ce que je voyais comme une vraie libération, mon objectif depuis déjà deux ou trois ans : le lycée. Changer d’endroit pour tout reprendre à zéro. Rester dans le même établissement que les trois-quarts des gens qui m’avaient « accompagnés » pendant l’école primaire et le collège me terrorisait. J’en faisais des crises de panique, toute seule, dans mon lit. Aussi, j’ai préféré partir à l’autre bout du département, en internat, loin de ma famille et de ma maison, loin de la seule amie que j’avais eu pendant le collège, loin également de mes bourreaux. Là-bas, je ne connaissais personne. Un nouveau départ. Très vite, quelques filles m’ont accueillies parmi elles, et j’étais tellement heureuse d’être enfin acceptée par des gens « normaux ». Je me souviens qu’un jour, j’ai essayé de leur avouer à quel point ça comptait pour moi, que c’était la première fois que j’avais autant d’amis. « C’est inquiétant, a ricané l’une d’elle. On n’est que trois. ». Elles me l’ont rabâché pendant des jours. Oui, c’était inquiétant. Ça aurait peut-être dû leur mettre la puce à l’oreille : j’avais trois potes, et c’était plus que tout ce que j’avais eu dans ma vie. Et elles ont préféré se moquer de moi. Ça aurait pu me mettre la puce à l’oreille, à moi aussi, mais j’étais tellement soulagée de ne plus passer mes journée seule… Il y avait une fille, en particulier, dans le groupe, qui ne se privait jamais d’une remarque méchante, sous couvert de l’humour. « T’es nulle », « Tu sers à rien », « T’es bête ». Et dès que je protestais, que je n’en pouvais plus parce que ça recommençait comme avant : « Roh, ça va, c’est de l’humour, tu comprends vraiment rien. ». Mais moi, ça ne me faisait absolument pas rire. Et j’avais tellement peur d’être de nouveau isolée que je m’accrochais à ces filles qui étaient plus un poison pour mon moral qu’autre chose. J’avais l’impression constante de n’être qu’un faire-valoir. Elles m’appelaient au milieu de la nuit, en masquant leurs numéros et en restant silencieuses au bout de la ligne. Elles m’ont avoué que c’était elles lorsque j’ai fini par éclater en sanglot à l’idée de me faire stalker par un inconnu.

J’ai fini par réagir, enfin. J’ai changé de lycée, après quelques événements personnels, même si cela impliquait, de par les exigences maternelles, que je change de section et que je redouble. J’ai renoncé à la filière L, dans laquelle je m’éclatais vraiment, mais c’était un moindre mal. A cause des tensions à la maison, je suis partie dans un nouvel internat, et je n’ai plus montré mes faiblesses et mes souffrances à ceux qui m’entouraient. Malheureusement, en raison de toutes ces années à me faire insulter, je ne parlais plus que de manière agressive, j’étais constamment sur la défensive. Parce que j’avais peur, parce que j’en étais finalement arrivé à la conclusion que je finirais seule, personne n’allait m’aimer, ce n’était pas la peine de tenter le coup. Pourtant, j’ai rencontré des gens qui m’ont tendu la main. Qui se sont accrochés. Des gens aussi brisés que moi. Des gens qui m’ont appris à m’accepter comme je suis, à vivre comme je le voulais et plus au travers du regard des autres qui me hantait, malgré tout ce que je disais.

Le regard des autres me hante cependant toujours. C’est une cicatrice qui s’effacera avec le temps, avec beaucoup de temps. Aujourd’hui, alors que je commence à me détacher de tout ça, j’ai toujours une peur panique d’être abandonnée. De me retrouver seule. Je suis pratiquement incapable de passer un coup de téléphone à un inconnu, que ce soit pour de l’administratif ou pour commander une pizza, parce que j’ai peur de ne pas être prise au sérieux, d’être moquée. Aller dans un bar sans au moins deux personnes m’est très difficile. J’ai la constante impression que tous les regards sont rivés sur moi, qu’on chuchote dans mon dos, qu’on me juge. Même prendre des nouvelles de gens qui ne font pas partis de mes amis proches est une épreuve difficilement surmontable. Je pense que je vais gêner, déranger. Je me sens insignifiante, dans la vie des autres. Pourquoi me regarderaient-ils avec bienveillance, amitié, alors que toute mon enfance et une grande partie de mon adolescence n’a été que rejet ? Je n’ose plus donner ma confiance et mon cœur aux gens, de peur qu’ils les brisent ? Qu’ils me laissent tomber. Aujourd’hui, c’est un énorme problème. Ma peur d’être isolée a entraîné un isolement, grand cercle vicieux.

J’ai mis 7 ans avant de tout lâcher. Presque aussi longtemps que la durée de mon harcèlement. Un professeur de l’école dans laquelle je travaillais a déclaré « De toute façon, le harcèlement scolaire c’est quelque chose de complètement inventé par les médias. Ça n’existe pas, les enfants ne sont pas méchants. ». Ça a été le déclic. Bien sûr, qu’ils sont méchants. Ils peuvent l’être, bien plus que les adultes, qu’ils s’en rendent compte ou pas. Je pense que la plupart des gens dont je parle dans cet article ne sont même pas au courant du mal qu’ils ont pu me faire.

Il y a environ un an, j’ai écrit à l’une de ces filles du lycée, celle qui avait été la plus méchante. Je lui ai dit tout ce qu’elle m’avait fait subir. Je ne cherchais pas à me mettre en avant, ou jouer la victime, j’avais juste la profonde conviction que c’était la bonne chose à faire. Et, surtout, en la concernant, j’étais intimement persuadée qu’elle ne s’en était même pas rendu compte. Je lui ai donc écrit un long message, sur Facebook. Un peu plus tard, nous nous sommes revus, autour d’un café. Et nous avons parlé. Longtemps. Longuement. Nous nous sommes écoutés, l’une et l’autre. Elle n’a jamais essayé de nier, jamais essayer de diminuer ce que j’avais pu ressentir durant ces deux années. Je lui en suis extrêmement reconnaissante, parce que je crois que ça m’aurait définitivement détruite. En vérité, elle était comme moi. Durant sa scolarité, elle avait vécu les mêmes choses que moi, et je lui ressemblais trop pour que ça ne lui fasse pas peur. Alors, à avoir le choix entre être la victime ou le bourreau, elle avait choisit la deuxième solution. Je ne lui en veux pas. J’aurais eu le choix, j’aurais sans doute fait pareil. Maintenant, nous sommes amies. Pour de vrai. Parce que nous avons été capable de poser des mots, de dire ce qui n’allait pas.

Peut-être que vous vous êtes reconnus, dans ce que vous avez lu. Peu importe le rôle que vous avez tenu. Peut-être avez-vous été de ceux qui ne réagissent pas, font semblant de ne rien voir. Pour vous protéger, éviter de prendre une balle perdue. Réfléchissez-y. Dites-vous que de simples excuses valent parfois de l’or. Que parler peut sauver la vie. La votre, ou celle des autres. Si vous êtes, comme moi, du mauvais côté de la barrière, hurlez, racontez. D’une manière ou d’une autre, on finira forcément par vous entendre, et ce sera le premier pas vers la cicatrisation. Voilà, c’était l’histoire maladroite d’une fille qui a vécu le harcèlement scolaire.

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